Une lettre sépare l’ARIANE annoncée par l’État de celle que je propose : Référente deviendrait Refonte. Avec ce R, l’État choisirait lui-même quand ses systèmes anciens s’éteignent, et quand leurs successeurs naissent.
Le 10 septembre 2026, à la signature du Pacte Numérique et IA, l'État a rappelé que la DINUM, la Direction du Numérique de l'État, deviendra ARIANE : l'« Autorité Référente pour l'Intelligence Artificielle et le Numérique de l'État ». Sa mission annoncée : des standards communs, un socle technique, la cohérence des investissements, la réduction des dépendances.
Je propose de garder le sigle et de changer son R. Référente devient Refonte. ARIANE deviendrait l’Autorité de Refonte par l’Intelligence Artificielle du Numérique de l’État. Ce nom est une proposition d’Ante.Future, distincte de l’intitulé officiel. Avec ce R, le mandat change : ARIANE porterait la disparition des systèmes d’information anciens et la construction de leurs successeurs.
La Refonte repense un système d’information depuis le service qu’il doit rendre, de l’usage citoyen jusqu’à l’infrastructure, pour intégrer la sécurité en profondeur dès sa conception.
Pourquoi toucher à une lettre ? L’année 2026 a fourni la réponse. En quelques mois, trois systèmes de l’État ont été touchés : le fichier national des comptes bancaires, le portail des titres d’identité, l’administration des impôts. Deux fois, l’attaquant est entré avec des identifiants usurpés.
Chaque incident a reçu sa réponse. Mises bout à bout, ces réponses composent une feuille de route dont l’ordre vient des attaquants. Sur un chantier, celui qui fixe l’ordre des travaux tient les manettes. L’État les tient toujours. Chaque intrusion lui dicte pourtant laquelle actionner, et quand.
Pourquoi l’État paie-t-il toujours plus pour protéger des systèmes qui continuent de céder ?
Une grande partie des systèmes qui font fonctionner l’État sont issus de méthodes, de pratiques et de techniques héritées des débuts de l’industrie du logiciel. Cette manière de fabriquer des logiciels et des systèmes constitue aujourd’hui une faiblesse stratégique. Imaginez des systèmes hérités de la machine à charbon, et d’autres, plus récents, qui fonctionnent au diesel, là où la modernité exige des procédés électriques. Chaque protection ajoutée à ces vieux systèmes compense une propriété absente de leur conception, et il en faut toujours davantage.
Ces systèmes sont certes robustes et fiables. Leur conception les destinait à fonctionner sous sarcophage : pendant des décennies, le système fermé a été la norme de fabrication. Depuis 35 ans, je conçois et je transforme des systèmes d’information. Pour suivre chaque rupture, on a percé des portes dans des murs et poutres porteurs. Chaque ouverture a fragilisé la structure, parce que l’architecture ne l’avait pas prévue. Chaque porte ouverte pour communiquer et interopérer avec l’extérieur devient une fragilité très coûteuse à sécuriser. En 2026, 2 intrus sont entrés par ces portes, avec des identifiants usurpés.
Un système est Insécurisable lorsque le coût des protections qui maintiennent son risque à un niveau acceptable dépasse durablement les budgets qu’on peut lui consacrer, parce que les propriétés de sécurité qui lui manquent relèvent de sa conception.
Un tel système reste défendable, à un coût qui grandit chaque année et que les budgets finissent par ne plus suivre.
Le prix de la protection
Un système Insécurisable continue de recevoir des budgets de sécurité. Chaque protection ajoutée prolonge la vie de l’objet qu’elle protège. J’ai nommé ce mécanisme, dans le premier épisode, l’Acharnement Thérapeutique Numérique : la dépense consacrée au maintien en service d’un système dont l’architecture ne correspond plus à son exposition nouvelle. Chaque euro de sécurité achète une année de plus à un système que personne n’a décidé de remplacer.
La Cour des comptes en a mesuré un effet à la DGFiP, l’administration des impôts, en 2019. L’exploitation et la maintenance absorbaient alors 82 % du budget informatique. Une architecture ancienne consomme peu à peu les ressources qui permettraient de la remplacer. Le Premier ministre pose lui-même le diagnostic : le problème est souvent « structurel ».
Le premier épisode de cette série se terminait sur une question : qui, dans l’État, possède le pouvoir de décider qu’un système doit mourir, et de construire le suivant ?
L’État dispose pourtant de l’ANSSI, et il augmente chaque année ses moyens de cybersécurité. Pourquoi ne pas continuer à protéger les systèmes existants, quel que soit leur état ?
L’ANSSI a besoin d’air
L’ANSSI, l’agence nationale de cybersécurité, observe les attaques et traite les incidents. Le 30 avril, le Premier ministre décrit son rôle par l’image des « pompiers » et des « policiers ». Chaque système Insécurisable resté en service lui promet de nouveaux incendies.
Chaque système refondu en retirerait. L’agence porterait alors ses moyens sur les attaques qu’aucune architecture ne prévient. Elle pourrait se consacrer à la traque de l’intrus déjà entré, au renseignement sur les attaquants, à l’anticipation et à l’attribution. Une autorité de la Refonte lui rendrait le temps de ces métiers.
La ministre chargée du Numérique l’a dit devant l’Assemblée nationale : l’ANSSI n’a pas vocation à normer les systèmes des ministères. L’agence éclaire la carte du risque. Les ministères détiennent la carte du métier et des services.
Il manque le maillon qui fait la jonction entre les deux : l’architecture des systèmes d’information. Vauban en a donné le modèle. À Neuf-Brisach, en 1698, il trace sur un même plan l’enceinte octogonale et la ville qu’elle protège. Rues, casernes et remparts naissent ensemble. La sécurité entre dans le plan au premier trait. Vauban connaissait l’attaque : il avait conduit environ 50 sièges pour Louis XIV. Il calculait ses remparts pour l’artillerie de son temps. Le maillon manquant doit fixer ce que chaque système devra devenir, et organiser sa Refonte. Il n’a aujourd’hui aucun titulaire.
Refondre la fabrication
La Cible est le système futur défini par le service qu’il rendra aux citoyens et les propriétés qu’il devra posséder, avant le choix des technologies qui le réaliseront. Elle se construit avec les agents de terrain qui connaissent le métier et avec les citoyens qui sollicitent les services de l’État.
L’artillerie a changé. L’intelligence artificielle donne aux attaquants une cadence nouvelle, et cette cadence fixe désormais le délai de l’État. Une armée qui affronte des drones et des guerres hybrides revoit d’abord sa manière de combattre. La fabrication des logiciels vit la même rupture.
Internet a fait de la coupure d’un réseau un non-événement. Netflix a construit Chaos Monkey, un programme qui provoque au hasard la panne de ses propres machines en production, pour qu’une panne devienne un non-événement. Une intrusion doit connaître le même sort.
Comment concevoir un système pour qu’une intrusion devienne un non-événement ? Les réponses se décident à la conception : des données jamais rassemblées en un seul lieu, une donnée qui périme à l’instant du vol, un compte compromis qui devient inutile. Aucune infrastructure logicielle du siècle dernier ne peut ajouter ces propriétés après coup. Elles relèvent de l’architecture moderne, et elles exigent des architectures de rupture. Le monde physique pratique déjà ces propriétés. Arraché d’un fourgon blindé, un billet ressort maculé d’encre. Le téléphone volé se verrouille à distance, et le numéro d’une carte bancaire virtuelle meurt après un seul achat. Chaque fois, le vol réussit, et il reste sans effet. Un prochain article montrera comment les architectures techniques modernes donnent ces mêmes propriétés aux systèmes d’information sécurisés fonctionnellement par conception.
Le fil d’Ariane
Pendant la Refonte, l’État continue de payer les pensions, de recouvrer l’impôt et de produire des titres.
La Trajectoire est le chemin qui déplace progressivement un service depuis son système existant vers sa Cible, idéalement sans interruption de service.
Là aussi, les porteurs de mémoire de l’existant, sur les plans métier, fonctionnel et technique, augmentés par l’intelligence artificielle, sont des atouts essentiels pour optimiser la Trajectoire. L’État doit en profiter avant leur départ à la retraite et le renouvellement des générations.
Ces mêmes agents conçoivent le successeur, et leur temps manque ailleurs : ce coût se planifie aussi.
L’intelligence artificielle rend ce chantier tenable à l’échelle de l’État : sans elle, le départ des porteurs de mémoire condamnerait la Refonte à un coût que l’État ne peut pas payer. Elle audite et documente les systèmes anciens, analyse leur code et reconstitue la connaissance que leurs porteurs emporteraient avec eux. Elle outille aussi la fabrication de la Cible et la négociation des choix fonctionnels, et elle automatise les tests de migration. La décision fondamentale reste architecturale.
La Trajectoire joue le rôle du fil d’Ariane. Les systèmes existants forment un labyrinthe de dépendances accumulées depuis des décennies. Le fil permet de le traverser et d’en sortir vers un autre paradigme de fabrication.
La Trajectoire se conduit comme une manœuvre stratégique. Le nouveau système exfiltre puis absorbe les fonctions de l’ancien, qui les perd une à une jusqu’à son extinction. Chaque étape se prépare comme la rénovation d’une installation industrielle en service, avec ses scénarios d’accident, ses opérations de réparation et ses plans de compensation.
Pour chaque système et chaque sous-système, ARIANE tiendrait le fil. Elle croiserait la carte du risque de l’ANSSI avec les architectures, la valeur des services et les contraintes des ministères, présentes et futures. L’ordre des travaux viendrait d’une doctrine explicite. L’attaquant reprend sa place : il révèle des faiblesses, et l’État choisit sa prochaine architecture, dont il aura lui-même fixé le calendrier.
L’État sert ici d’exemple à toute organisation qui veut exister demain à un coût soutenable. Chacune a besoin de 2 fonctions. La première couvre la manœuvre de transformation pendant toute sa période de fragilité : elle éteint les incendies, détecte, répond, traque l’intrus. La seconde exécute la manœuvre : elle décide quels systèmes s’éteignent et lesquels naissent, dans quel ordre, avec quel budget. Sans elle, la première absorbe tous les moyens. À tous ceux qui dirigent une entreprise : qui tient chez vous le rôle de l’ANSSI, et qui celui d’ARIANE ?
À quoi l’on saura qu’ARIANE a changé d’R
Pour l’État, je saurai que la Refonte est devenue une doctrine le jour où il publiera 4 objets pour chaque système à refondre : sa priorité, sa Cible, sa Trajectoire financée et sa date d’extinction. Les porteurs de mémoire s’identifient en interne : leur liste publique offrirait une cible aux attaquants. La date d’extinction est l’objet le plus brutal, et aussi le signal de la renaissance numérique de l’État. Chaque euro qu’un vieux système reçoit s’arbitre alors au regard du temps qui lui reste.
L’autre Ariane
La France a déjà entraîné l’Europe dans une autre Ariane, qui passait pour une folie au moment de la décision. L’ARIANE que je propose pourrait faire le premier pas pour doter les démocraties de systèmes d’information où l’intrusion devient un non-événement. L’attaquant y entre, et n’obtient aucun effet. L’essentiel de la sécurité de ces systèmes se paie à la conception.
Les conflits mondiaux se mènent désormais sous le seuil de la guerre et en mode harcèlement continu. Un système d’information d’État doit y rester ouvert à ses citoyens, agents compris, quelle que soit l’intensité des attaques. Sa capacité de résistance doit s’avérer durable, et ses coûts de protection soutenables.
Quels systèmes d’information l’État a-t-il décidé de refondre pour qu’ils résistent durablement, à coût maîtrisé, au service de ses citoyens ?
Lis la tech avant qu'elle t'enlise.