« Le passé a des blancs qui sont noirs. »

— Elsa Triolet, Le Cheval roux

En deux phrases : Tout système numérique classique repose sur cinq primitifs physiques et logiques : Énergie, Liaison, Substrat, Algorithme, Data. Ces cinq primitifs, ELSAD, sont nécessaires et suffisants pour décrire statiquement n'importe quel système numérique, de la puce gravée au système numérique d'une cybernation entière.

Avant-propos

J’aime dévorer les auditions de la Commission d’enquête sur les vulnérabilités numériques de la France. Les experts se succèdent. Les députés écoutent. Tous brillants. Certains utilisent des vocabulaires d’une précision chirurgicale quand d’autres appellent des abstractions de très haut niveau.

Le mot système prononcé par l’ingénieur n’est pas le même système qu’entend le juriste. La donnée du législateur n’est pas la donnée du cryptographe. Le cloud de l’architecte réseau n’est pas le cloud du responsable de la conformité. Chacun parle. Chacun est entendu. Personne ne communique tout à fait la même chose.

Quand les questions arrivent, l’on ressent immédiatement que les sujets sont abordés avec des mots liquides, des termes polysémiques, des concepts trop abstraits. Les députés sont sur leurs smartphones, pour chercher des définitions plus claires et rester accrochés, ou peut-être juste qu’ils ont déjà décroché.

Eugène Ionesco aurait reconnu cette scène. Dans ses pièces, les personnages échangent des phrases parfaitement grammaticales qui ne parviennent jamais à se rejoindre. Même s’ils découvrent par hasard qu’ils sont mari et femme.

Et pourtant, c’est sur la base de ces mots métonymiques, ces jargons techniques et ces questions qui accentuent le malentendu, gênant pour l’ingénieur mais suffisant pour le rapporteur, que nos dirigeants vont fonder leurs jugements. Ensuite ils décideront, dans la simplicité brutale, si au XXIIe siècle, oui vingt-deux, la France fera face debout ou pliera sous le joug de la Technological Republic des descendants d’Alex Karp.

Dans la physique des organisations, ce phénomène porte un nom : la Métonymie Numérique. Ce glissement systématique par lequel les mêmes mots recouvrent des réalités différentes selon qui les prononce. Ce processus d’échange qui rend les mots glissants. Ce glissement est la conséquence directe de l’absence d’un vocabulaire et d’une ontologie partagés.

ELSAD a l’ambition de combler cette lacune.


I. Ce qu’est un primitif

Un primitif est un élément qu’on ne définit pas. On le pose. On s’arrête là.

Euclide a posé le concept de Point sans avoir à le définir. Un point est un point. Point. Depuis ce primitif et quatre autres, toute la géométrie se démontre. Le théorème de Pythagore, les aires, les volumes. Deux mille ans de géométrie depuis cinq primitifs.

La force du primitif est là : peu nombreux, indémontrables, complets. Ajoutez un sixième et il est redondant ou incohérent. Retirez-en un, il manque quelque chose qu’aucun autre ne couvre.

ELSAD est ce geste appliqué au numérique. Cinq primitifs. Rien ne manque. Rien ne se déduit des autres.

II. Le mythe de la dématérialisation

On parle de cloud, d’intelligence artificielle dématérialisée, de données immatérielles. Ces mots masquent une réalité brute. Tout système numérique repose sur un substrat matériel, des câbles, de l’électricité et des bâtiments physiques. Le cloud est un ensemble de hangars remplis de serveurs. Les serveurs pèsent des tonnes. L’intelligence artificielle c’est des trillions de transistors qui chauffent. La donnée immatérielle c’est des électrons figés dans la matière. Quand une guerre coupe un câble sous-marin ou qu’une pénurie assèche un pays de composants, le cloud s’éteint et l’intelligence artificielle s’arrête. Le tout devient des montagnes de matériel amorphe. En réalité, la dématérialisation c’est du vrai brick and mortar.

La dématérialisation est une métaphore commode pour le marketing. Elle est dangereuse pour la gouvernance de la souveraineté. Un décideur qui croit gouverner des données sans savoir sur quel substrat elles résident et y sont figées, avec quels algorithmes elles sont traitées, via quelle liaison elles transitent, ne gouverne rien. Il signe des textes qui ont l’apparence de la rigueur.

Ce papier propose un outil pour sortir de cette illusion. Cinq primitifs qui décrivent tout système numérique classique, sans exception, de la puce gravée au système numérique d’une cybernation entière. Ces cinq primitifs forment un sigle : ELSAD. Comme Elsa TRIOLET.

III. Ce que les primitifs changent

Un alphabet est un jeu de primitifs. Vingt-six lettres permettent d’écrire tout texte français. Un contrat de travail, une directive européenne, Zola, toute la littérature française : tout est une combinaison de ces vingt-six primitifs. L’alphabet ne limite pas le langage. Il le rend universellement transmissible, traduisible, archivable, gouvernable.

Avant que l’alphabet latin soit unifié et partagé, les textes étaient copiables mais pas comparés avec rigueur. Le primitif partagé est ce qui rend possible le débat rigoureux entre des interlocuteurs différents.

Le numérique n’a pas encore son alphabet. Les débats sur la souveraineté numérique se tiennent sans primitifs partagés. Chacun arrive avec ses mots, ses catégories, sa représentation. Les mots glissent. Les lois s’écrivent dans le vague. Les dépendances s’installent sans que personne ne les nomme précisément. ELSAD est cet alphabet.

IV. Les cinq primitifs

Tout système numérique classique, sans exception, est une combinaison de cinq primitifs. Comme les vingt-six lettres permettent d’écrire tout texte, les cinq primitifs ELSAD permettent de décrire tout système numérique, de la puce gravée au système numérique d’une cybernation entière. Ils sont irréductibles : aucun ne se déduit des autres. Ils sont complets : ensemble, ils suffisent, sans exception et sans résidu.

PrimitifCe que c’est
ÉÉnergieL’apport en énergie électrique et la dissipation thermique associée. Son origine et sa disponibilité déterminent l’empreinte carbone du système et sa dépendance géopolitique. Sans Énergie, rien ne s’exécute.
LLiaisonLe médium physique de transmission entre deux ELSAD. Câble, fibre optique, spectre électromagnétique, piste gravée dans la matière. Deux ELSAD ne peuvent communiquer qu’à travers une Liaison qui relie forcément deux Substrats.
SSubstratLe support matériel sur lequel tout s’exécute et où tout se stocke. Sa fabrication mobilise des matériaux rares et des ressources industrielles considérables. Aujourd’hui principalement du silicium, Gallium, Graphène, etc. Un Substrat peut contenir d’autres ELSAD complets.
AAlgorithmeAlgorithme est ontologiquement plus correct. Le mot « Code » est trop technique et réducteur. C’est la logique pure qui dicte comment la Data doit être transformée. Au repos, il n’est que Data. Dès qu’il est activé, il organise, calcule, décide et modifie en continu l’état du système.
DDataLe contenu au repos. Des octets sans signification propre, qui n’existent que pour l’Algorithme qui les interprète.

Une précision utile sur l’Algorithme et la Data. Les deux partagent le même support matériel, stockés sur le même Substrat, représentés par les mêmes bits. Leurs rôles restent pourtant irréductibles. L’Algorithme est ce qui gouverne. La Data est ce qui est gouverné. Le carburant et le moteur peuvent être rangés dans le même entrepôt. Cela ne les rend pas identiques.

Dans tout ELSAD, la même séquence. L’Énergie réveille le Substrat. Le Substrat exécute les Algorithmes. Les Algorithmes manipulent la Data. Mais l’Énergie elle-même est un ELSAD, relié au Substrat par une Liaison. Le réseau électrique national est un ELSAD. Le régulateur de tension dans le processeur est un ELSAD. La chaîne remonte jusqu’à la centrale, descend jusqu’au transistor. ELSAD partout. Liaisons partout.

L’Énergie a une origine. Chaque électron qui traverse un ELSAD vient d’une centrale nucléaire, d’un parc solaire ou d’une centrale à charbon, et cette provenance engage simultanément l’empreinte carbone du système et sa fragilité souveraine.

Le Substrat a une empreinte industrielle. Sa fabrication mobilise des matériaux rares extraits sur plusieurs continents, consomme des millions de litres d’eau ultrapure et génère des déchets chimiques dont le traitement engage plusieurs décennies.

ELSAD décrit les systèmes numériques classiques. Le quantique obéit à des principes physiques radicalement différents : superposition, intrication, non-déterminisme fondamental. Il attendra un autre papier.

V. Les trois propriétés d’ELSAD

1. Tout système numérique est un ELSAD

L’Internet est un ELSAD. Le smartphone est un ELSAD. Le satellite de navigation militaire est un ELSAD. Le réseau électrique intelligent est un ELSAD. Le système numérique d’une cybernation entière est un ELSAD. Chacun, aussi différent soit-il en apparence, est une combinaison des cinq mêmes primitifs.

ELSAD est à la fois le nom du modèle et le nom de l’objet qu’il décrit. Un système numérique est un ELSAD, au même titre qu’un texte est une combinaison des lettres de l’alphabet. La civilisation numérique est une constellation d’ELSAD qui s’imbriquent et se connectent.

ELSAD est une ontologie fractale. Un ELSAD peut tenir dans un grain de sel comme la puce d’un passeport biométrique. Il peut tenir dans un ongle du pouce comme le processeur d’un smartphone. Il peut tenir dans un domino comme un ordinateur Raspberry Pi capable de faire tourner Linux. Il peut remplir une armoire comme un rack de serveurs. Il peut occuper cent hectares comme le data center qui consomme l’électricité d’une ville. Il peut s’étendre jusqu’au système numérique d’une cybernation entière. Partout, les mêmes cinq primitifs : ELSAD.

2. Un ELSAD peut contenir des ELSAD

Un processeur est un ELSAD. À l’intérieur de ce processeur, il existe d’autres ELSAD plus petits, enchâssés dans le premier, avec leurs propres Énergie, leurs propres Liaisons internes, leur propre Substrat, leurs propres Algorithmes, leurs propres Data. Dans les processeurs Intel depuis 2006, ce système enchâssé s’appelle l’Intel Management Engine. Il s’exécute même quand le système principal est éteint. Il est invisible à l’opérateur.

Un ELSAD contient des ELSAD qui contiennent des ELSAD. Cette propriété se reproduit à toutes les échelles, du transistor au système numérique national. Déclarer une infrastructure souveraine sans auditer les ELSAD enchâssés dedans, c’est déclarer une maison sûre sans inspecter les matériaux.

3. Deux ELSAD communiquent exclusivement par des Liaisons

La Liaison relie deux Substrats. Tout ce qui circule entre deux ELSAD distincts passe par une Liaison. L’Internet est un réseau de Liaisons qui connecte des milliards d’ELSAD. Les câbles sous-marins sectionnés en mer Baltique en 2024 étaient des Liaisons entre des ELSAD de pays membres de l’OTAN. Couper une Liaison, c’est isoler un ELSAD. Isoler un ELSAD critique, c’est paralyser ce qu’il fait fonctionner.

Mais une Liaison ne relie pas seulement deux ELSAD distincts. À l’intérieur d’un même Substrat, des Liaisons internes relient les ELSAD enchâssés entre eux. Certaines sont gravées à la fabrication : des routes permanentes, définies une fois pour toutes. D’autres sont créées dynamiquement par un Algorithme, comme des ponts qui s’ouvrent et se ferment selon les besoins. D’autres encore sont créées par destruction irréversible : un fusible électrique est brûlé, une connexion se ferme définitivement. Ce mécanisme, que les ingénieurs appellent E-Fuse, permet de reprogrammer physiquement une route dans le Substrat, de l’extérieur, à distance, sans toucher au code. Elle n’existait pas avant le signal. Elle existe maintenant. Pour toujours. Et personne de l’extérieur ne peut savoir quand elle a été créée, ni par qui.

VI. Note pour les experts : le temps comme dimension transversale

Pour les ingénieurs et les spécialistes pointus des systèmes numériques, une dimension mérite une attention particulière : la gestion du temps et de la synchronisation.

Tout Substrat est cadencé par une horloge. Cette horloge gouverne l’ordre dans lequel les Algorithmes s’exécutent, la synchronisation entre plusieurs ELSAD qui communiquent par des Liaisons, et la validité des échanges de Data. Quand la synchronisation est attaquée, par usurpation du signal GPS, par injection de dérives temporelles ou par brouillage des systèmes de distribution de temps, des ELSAD parfaitement intègres deviennent inopérants. Leur référentiel de temps a été brisé. C’est tout.

Les systèmes militaires les plus sensibles intègrent des architectures de gestion du temps d’une sophistication extrême pour empêcher qu’elles ne soient activées sans les bonnes conditions de synchronisation. La maîtrise du temps dans les systèmes numériques est une arme. Dans le cadre ELSAD, le temps réside dans l’Énergie (les oscillateurs physiques), dans les Algorithmes (les protocoles de synchronisation) et dans les Liaisons (les signaux de référence distribués).

Le Temps constitue une dimension transversale qui traverse et structure les cinq primitifs ELSAD. Il reste, dans les systèmes numériques classiques, un temps essentiellement newtonien. Cette hypothèse temporelle est au fondement du déterminisme des machines actuelles, même si la gestion de variations et des latences est aussi un sujet de souveraineté très sensible.

VII. Ce qu’ELSAD rend possible

ELSAD est un outil de description. Il ne prescrit rien, ne prend pas de position politique mais donne à chaque interlocuteur, législateur, ingénieur, auditeur, négociateur, le même référentiel pour nommer ce qu’il observe.

Un législateur peut écrire une loi précise. « Toute solution numérique déployée dans une infrastructure critique nationale doit déclarer, pour chacun de ses cinq primitifs ELSAD, le pays de fabrication, le pays d’écriture du code et la juridiction applicable, etc. » Cette phrase a du sens. Elle est auditable. C’est une loi, pas une intention métonymique.

Un auditeur peut auditer. Cinq questions, une par primitif. Qui fabrique le Substrat ? Qui écrit l’Algorithme ? Qui contrôle les Liaisons ? D’où vient l’Énergie ? Où réside la Data ? Ces cinq questions donnent un profil de dépendance précis, comparable d’un système à l’autre, d’une année à l’autre, d’un État à l’autre.

L’ALPHABET a rendu le langage gouvernable. Il n’a pas simplifié la langue. Il a donné à tous les locuteurs un référentiel commun pour parler d’une même réalité. ELSAD fait de même pour les systèmes numériques.

Note importante : ELSAD permet de réaliser des cartographies. Il permet de décrire et comprendre avec précision les composants d’un système numérique et leurs dépendances en mode statique. La compréhension du comportement réel d’un système numérique en exécution, les phénomènes émergents qui surgissent de l’interaction entre les primitifs, dépasse les compétences de l’ensemble des ingénieurs de notre planète et à fortiori mon humble papier.

Les enjeux de souveraineté dans la chaîne ELSAD d’une cybernation seront traités dans des articles Ante.Future.

VIII. L’axiome

Tout système numérique classique est un ELSAD.

There is no digital system outside ELSAD.

Tout système numérique est un entrelacement d’Énergies, de Liaisons, de Substrats, d’Algorithmes et de Datas. Un pacemaker. Un système de commandement nucléaire. Une application de livraison de pizza. Un réseau électrique national. Une caméra pour surveiller le bébé. L’infrastructure numérique d’une cybernation entière. Partout, les mêmes cinq primitifs.

Nommer, c’est la première condition pour gouverner. Gouverner le numérique commence par savoir ce dont on parle. ELSAD est cette connaissance. La gouvernance peut s’écrire.

Ce qu’on peut nommer, on peut le gouverner.

Ce qu’on ne peut pas nommer nous gouverne.

Lis la tech avant qu'elle t'enlise.