Une infirmière à Lisieux rentre chez elle un dimanche soir, vingt-deux heures, après dix heures de garde de nuit. Elle est fatiguée mais sereine tellement son travail au service des patients est valorisant. Sur son téléphone, un message de service-public.fr s’affiche. Elle clique pour valider le téléservice qu’elle avait initié une semaine auparavant. L’écran lui demande son empreinte digitale. Elle pose le doigt par réflexe, comme cent fois par jour.

Dans la seconde qui suit, elle comprend. C’était une cyberattaque, et il est trop tard. Elle s’effondre sur le canapé. Elle est trop épuisée pour avoir peur. Elle ne le sait pas encore, mais sa vie vient de basculer.

C’est quoi être protégé par l’État dans le cyberespace, pour toi ?

Au moment où la cyberattaque fait basculer la vie d’un citoyen, plus vite que l’État ne peut la défendre, je l’appelle l’Accident Numérique. C’est un Choc Silencieux que la victime traverse dans l’isolement total. Aucun service de l’État n’enregistre l’instant où la vie numérique d’un citoyen devient le terrain de quelqu’un d’autre. Pourtant l’Accident Numérique a une chaîne de fabrication connue, documentée et traçable, dont les fuites massives de données publiques constituent la matière première qui la nourrit.

Viamedis-Almerys, février 2024 : trente-trois millions de Français exposés. France Travail, mars 2024 : quarante-trois millions. Cegedim Santé, novembre 2024 : quinze millions de dossiers médicaux. ANTS, janvier 2026 : dix-neuf millions de données. Quatre attaques majeures en moins de deux ans, presque un Français sur deux siphoné. Ces fuites constituent la matière première d’une industrie qui transforme les numéros de sécurité sociale, ceux des pièces d’identité et des dossiers administratifs en cours en attaques ciblées quasi impossibles à flairer par l’usager. Des attaques conçues pour faire, à coup sûr, mouche à vingt-deux heures, quand l’infirmière est trop épuisée pour douter.

Ce qui suit la bascule, personne ne le raconte dans les détails qu’il mérite. Le lundi matin, des virements sont partis avant le café. Le mardi, l’employeur reçoit un message signé en son nom, demandant un changement de coordonnées bancaires. Le mercredi, Ameli se ferme. Le jeudi, la banque appelle. Six mois plus tard, elle se débat encore avec une déclaration de revenus modifiée, un dossier de mutuelle bloqué, une cote de crédit abîmée. La cascade s’installe, et personne ne la pilote. C’est ça, la Précarité Numérique. Cette présence subie de quelqu’un d’autre dans sa propre vie numérique, pendant que les guichets continuent d’exiger des preuves transitant par les comptes qu’elle a perdus.

On parle beaucoup de Fracture Numérique, ce mot qui désignait le citoyen resté hors de la e-administration. Personne ne parle encore de Précarité Numérique, parce que ce mot est inconfortable. Il désigne le citoyen que la République a contraint à entrer dans le cyberespace, puis l’a abandonné dans ce coupe-gorge. La Fracture Numérique désignait un déficit d’usage. La Précarité Numérique révèle une faillite de protection sur un terrain que l’État a lui-même rendu obligatoire.

Quand elle pousse la porte du commissariat le lundi après-midi, l’agent prend la déclaration et lui tend un récépissé. C’est là que le droit français montre ce qu’il sait faire et où il s’arrête. Le Code pénal connaît parfaitement le pirate : il sanctionne l’usurpation d’identité, le RGPD encadre les données, la CNIL contrôle, et le système judiciaire sait juger l’attaquant quand il est retrouvé. Sur la réhabilitation rapide de la victime pendant que l’enquête suit son cours, le droit ne dit rien. Le pénal ferme la porte faute de coupable identifié. L’assurance ferme la porte faute de catégorie adaptée. Le médico-social ferme la porte parce que la blessure relève du droit administratif. Le Précaire Numérique habite un angle mort que personne n’a encore nommé dans la doctrine française. Il doit s’en sortir seul dans une zone de non-droit où l’e-administration est devenue fatale pour le citoyen et incontrôlable même pour l’État lui-même.

Il a fallu des décennies pour que la France reconnaisse que conduire en état d’ivresse était un crime et que la victime méritait un statut, une protection et une réparation. L’Accident Numérique en est au même stade. Le traumatisme existe. Les victimes sont réelles, comptables par milliers. Mais l’absence de nom juridique les maintient dans l’isolement. La différence avec l’alcool au volant, c’est que le conducteur ivre ici c’est l’État lui-même. Il a conduit la e-administration avec toutes les caractéristiques de l’ivresse. Surestimation de sa capacité à protéger ce qu’il collectait. Rétrécissement du champ de vision qui lui permettait de voir l’inclusion numérique sans voir la vulnérabilité qu’il fabriquait. Ralentissement des réflexes quand l’accident arrive. Et enfin l’absence de mémoire du lendemain qui fait traiter chaque fuite comme un incident isolé.

L’infirmière de Lisieux gît dans les cyber autoroutes, gravement blessée, sans possibilité de secours. Elle est à la merci des cybercriminels qui repasseront, mais aussi de chaque organisme, chaque créancier, chaque administration qui continuera de la harceler dans sa Précarité Numérique quand l’État responsable, lui, est en délit de fuite systémique.

Reconnaître la Précarité Numérique comme catégorie juridique, c’est d’abord créer le statut de Précaire Numérique : celui qui, victime d’un Accident Numérique, n’est protégé par aucun dispositif existant et doit reconstruire seul son existence civique et psychologique. Ce statut obligerait l’État à trois actes. D’abord, un Guichet Unique de Réparations Numériques capable, dans les quarante-huit heures suivant l’Accident Numérique, de geler la situation administrative de la victime et de coordonner banque, sécurité sociale, fisc et employeur depuis un point unique. Ensuite, l’indemnisation des citoyens dont les données ont été exposées par des services publics défaillants. Quand la République perd ce qu’elle a obligé le citoyen à lui confier, la dette est de son côté. Enfin, la reconnaissance publique que le numérique fonctionne désormais comme une zone de non-droit dans laquelle l’État a poussé ses citoyens sans protection opérationnelle.

Tant que l’Accident Numérique et la Précarité Numérique ne sont pas reconnus comme catégories juridiques à part entière, tous les discours de souveraineté numérique et les changements de têtes dans les instances nationales du numérique ne font que nommer les symptômes d’une situation hors de contrôle.

Si la vision de la souveraineté est claire et les missions apparemment limpides, pourquoi celui qui subit un Accident Numérique reste-t-il seul ?

Lis la tech avant qu'elle t'enlise.