L’infirmière de Lisieux est sur son canapé, comme beaucoup de soirs. Elle n’a rien à attendre de celui qui lui ponctionne le tiers de son salaire chaque mois et revient chaque fin d’année lui réclamer un reliquat. Avec tout cet argent, il est pourtant incapable de monter en première ligne pour la protéger dans le cyberespace, pendant qu’elle monte en première ligne pour lui, avec la passion et le dévouement de ceux qui croient encore à ce qu’ils font.

Cet argent finance autre chose. Des équipes brillantes, éduquées, engagées, qui livrent des ersatz de suites collaboratives, des maquettes bricolées de citadelles immenses que des géants ont construites il y a deux décennies et y logent depuis des milliards d’utilisateurs.

C’est quoi, pour toi, une structure publique qui fait son travail à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle ?

La réponse intuitive : une structure qui tient sa mission. Mais que se passe-t-il quand la mission elle-même n’est pas formulée ? Quand l’injonction de transformation arrive sans vision associée, sans trajectoire définie, sans réponse à la question fondamentale : transformation vers quoi, pour qui, au service de quel citoyen, au service de quel agent, et qu’adviendra-t-il à tous ceux qui ont à perdre de cette transformation, et comment les aider à se projeter durablement dans la structure qui donne sens à leur travail jusqu’alors ?

Un État qui fait son travail pose d’abord la vision. La vision est une hallucination partagée, à condition qu’elle soit assez précise pour muer en mission, assez outillée pour recevoir ses enveloppes financières, ses capacités humaines, sa gouvernance, sa gestion des trajectoires individuelles. Un rapport annuel qui mérite d’exister documente l’écart entre ce qu’on a dit qu’on ferait et ce qu’on a fait. Il nomme ce qui a tenu, il nomme ce qui n’a pas tenu, il explique pourquoi. C’est cela, la cérémonie du compte rendu d’une gouvernance qui met la république en puissance.

En mécanique des fluides, la cavitation se produit quand une hélice tourne trop vite dans un liquide non adapté. Des bulles se forment autour des pales et libèrent une énergie localisée qui détruit leur métal. L’hélice tourne à pleine puissance en s’auto-détruisant. Le bateau n’avance pas. L’hélice finit par se disloquer en mille morceaux.

La Cavitation de la Structure fonctionne sur le même principe. L’expertise métier profonde est là. L’énergie créatrice aussi. Les budgets sont là et les recrutements brillants aussi. Mais l’énergie n’a simplement nulle direction précise où se propager. Une structure publique reçoit une injonction de transformation numérique sans que la vision du citoyen à protéger soit formulée, hiérarchisée, rendue opérationnelle. Elle recrute des collaborateurs brillants, engagés, alignés sur ce qu’ils comprennent implicitement de la mission de l’État. Ces collaborateurs produisent du travail réel, des livrables concrets, de l’énergie authentique. Faute de canal, cette énergie tourne sur elle-même. Elle fabrique des bulles qui éclatent. L’organisation s’use de l’intérieur sans que personne ne le voie depuis l’extérieur, parce que le moteur tourne et que les indicateurs d’activité sont peints en vert.

La Physique des Organisations permet de nommer ce qui se passe ensuite. Les discours portent la mission de souveraineté, la protection du citoyen, l’ambition d’une France cybersouveraine dans le cyberespace tout entier. Le terrain quotidien, lui, produit des périmètres flous, des injonctions contradictoires, une trajectoire collective introuvable. Ces deux couches se déplacent à des vitesses différentes, dans des directions qui ne se rejoignent pas. C’est le Cisaillement Culturel. Les collaborateurs recrutés à grand-peine entrent dans cet écart et l’absorbent avec leur propre Citerne Intérieure. Ceux dont la surface émotionnelle est la plus épaisse tiennent plus longtemps. Ils deviennent les derniers à flotter, ce qui signifie qu’ils héritent de la surcharge de ceux qui ont coulé avant eux. Les autres saturent avant même d’attaquer les sujets qui les ont fait venir. Certains s’épuisent jusqu’à l’implosion. D’autres se consument silencieusement de l’intérieur, des années avant de s’effondrer physiquement. Un Fluide Culturel en cisaillement punit les fragiles en premier et les plus engagés en dernier.

Il faut reconnaître ici la réalité opérationnelle sans la caricaturer. La transformation numérique de l’administration française se déroule sous pression permanente : assauts répétés de groupes cybercriminels organisés, contraintes budgétaires structurelles, lenteur nécessaire des cycles de validation publics, culture et gouvernance calibrées pour l’équité et la rigueur plutôt que pour la vitesse et l’expérimentation. Ces rails sont moins des défauts de conception que les garants de la probité républicaine. Ils sont orthogonaux à la vitesse que l’injonction de transformation exige. L’inadéquation entre les deux tient à l’absence d’une vision qui aurait pu servir de boussole partagée, rien d’autre.

L’infirmière de Lisieux a besoin d’un État qui la protège dans le cyberespace avec la même certitude qu’il la protège dans l’espace physique. L’État fabrique aujourd’hui des broutilles en guise d’outils informatiques pour se parler à lui-même. Quand sa mission est de garantir à chaque citoyen son RSA, un Rempart de Sécurité Assurée.