La France a dit non au parapluie nucléaire américain. Le gouvernement choisit de ranger notre souveraineté sous le parapluie numérique de ses partenaires d’aujourd’hui. Il appelle ça la souveraineté européenne. Le Substrat appelle ça le renoncement.

Le ministère a publié son communiqué le 17 juin. Voici la réponse du 18.

La déconnexion culturelle de l’élite dirigeante française du Substrat numérique est réelle. La position de la France dans la chaîne du silicium est substituable. Le 17 juin 2026, ce diagnostic a reçu une preuve documentée, datée, signée par le ministère de l’Économie.

Ce jour-là, le ministère publie un communiqué intitulé « Vers une Europe numérique souveraine : la France et l’Allemagne passent à l’action ». Taskforce d’experts. Six dimensions de souveraineté. Forum franco-allemand pour l’avenir relancé. Catalogue commun de solutions numériques souveraines annoncé. La ministre française cite le partenariat SAP/Mistral comme preuve qu’une intelligence artificielle européenne souveraine peut répondre aux besoins des entreprises et des administrations.

Yves Bréchet, ancien Haut-commissaire à l’énergie atomique, physicien, membre de l’Académie des sciences avait témoigné sous serment devant la commission d’enquête parlementaire. Il a décrit, dans un vocabulaire chirurgical, « les rouages de la machine infernale qui détruit mécaniquement notre souveraineté énergétique et industrielle ». Il a nommé le passage « d’un État stratège à un État bavard ». Il a dit que l’analyse scientifique des dossiers était « systématiquement ignorée, broyée par un effet de cour au service des gouvernants plus qu’à celui du pays ».

Il parlait du nucléaire. Je parle du Substrat numérique. Le mécanisme est identique.

Âmes sensibles s’abstenir. Ce qui suit est de la physique industrielle. Froide, précise, et d’une brutalité que le communiqué du 17 juin prend soin de ne pas approcher.

Ce que le Substrat dit

La technologie est comme le business réel. Il y a le faber, celui qui fabrique, et le commentator, celui qui observe et commente. Les deux mondes sont nécessaires dans un écosystème. Ils ne produisent pas la même compréhension. Celui qui fabrique vit durement pour bien faire. Celui qui commente vit durement pour bien voir. Celui qui a d’abord fabriqué commente avec un poids que les mots seuls ne donnent jamais.

Toute puce de dernière génération naît dans une machine fabriquée par une seule entreprise au monde : ASML, dont le siège est à Veldhoven, aux Pays-Bas. Ces machines utilisent la lithographie en lumière ultraviolette extrême, l’EUV. Sans elles, TSMC ne grave pas ses puces. Intel ne produit pas ses processeurs. Samsung ne fabrique pas ses composants mémoire les plus avancés. ASML détient 100 % du marché de la lithographie EUV. Zéro concurrent. Zéro substitut.

C’est quoi, le cœur de ces machines ? Les miroirs. Des miroirs d’une planéité si extrême que les déviations se mesurent en fractions de nanomètre. Ces miroirs sont fabriqués par une seule entreprise au monde : Carl Zeiss SMT, dont le siège est à Oberkochen, en Allemagne. ASML décrit lui-même cette relation comme « deux entreprises, un seul business ». 85 % des composants d’une machine EUV viennent de fournisseurs externes. Carl Zeiss SMT fournit le sous-système le plus critique. Il n’existe aucun fournisseur de substitution. Aucun.

L’Allemagne est dans le Substrat de la puce la plus avancée du monde. Physiquement. Et elle est irremplaçable.

Maintenant, les États-Unis. La technologie EUV repose sur des recherches fondamentales financées par le Department of Energy américain. Le laser EUV qui génère la lumière dans chaque machine ASML vient de Cymer, filiale américaine. Le gouvernement américain contrôle chaque vente individuelle d’une machine ASML via l’export control. Washington peut dire non. Washington l’a déjà dit à la Chine.

Un mot américain, ASML s’arrête. Un mot allemand, l’Amérique s’arrête. Les deux puissances se tiennent dans une dépendance mutuelle, symétrique, négociée. Elles ont toutes les deux quelque chose à perdre. Elles ont toutes les deux une Capacité de Refus Souverain réelle et symétrique dans le Substrat numérique mondial.

C’est l’Asymétrie de Refus. Dans un système de dépendances mutuelles, tous les acteurs dépendent. Tous n’ont pas le même poids quand ils disent non. L’Allemagne et les États-Unis ont une Capacité de Refus Souverain symétrique dans le Substrat : chacun tient quelque chose que l’autre ne peut pas remplacer rapidement. La France, elle, dépend du Substrat de ses partenaires sans que ses partenaires ne dépendent du sien dans la même proportion. Son non pèse moins. Sa position de négociation est structurellement plus faible. Ce n’est pas une faute. C’est une géométrie. Et cette géométrie commande tout ce qui suit.

Il faut nommer précisément ce que signifie occuper cette position. L’image du kill switch est visible et donc « gérable » : le service coupé du jour au lendemain, l’accès cloud suspendu, la licence révoquée. La dépendance dans le Substrat opère différemment. Elle agit par Restriction d’Approvisionnement : une machine non livrée, une pièce de maintenance qui prend du retard, une mise à jour logicielle qui devient inaccessible, un matériau qui passe sous autorisation, un support technique qui se réduit.

Le système ne s’arrête pas brutalement mais se dégrade et ralentit. Il perd sa cadence, sa capacité de montée en génération. Il finit par sortir de la frontière industrielle sans que personne n’ait jamais prononcé le mot d’arrêt. C’est une Dégradation Capacitaire. Silencieuse, progressive, et quasiment irréversible passé un certain seuil.

C’est pourquoi la Réversibilité Souveraine est le vrai critère. La question n’est pas de savoir si la France dépend. Elle dépend. La question est de savoir si ses dépendances sont réversibles, substituables, absorbables, ou si elles peuvent être transformées en blocage systémique par une décision unilatérale.

La Réversibilité Souveraine désigne cette capacité : sortir d’une dépendance critique, substituer un fournisseur, absorber une Restriction d’Approvisionnement sans rupture de continuité dans les fonctions essentielles liées au calcul avancé. L’Allemagne en a une dans le Substrat. La France n’en a pas démontré une.

La France n’est pas absente de la puce avancée. Des acteurs français comme Vsora démontrent une capacité de conception de Substrat de la génération dite « 5nm ». Mais cette capacité reste sans usines propres ni souveraines. La fabrication repose sur TSMC, l’EUV, et l’écosystème industriel Est-Asiatique et Américain. Le point souverain n’est donc pas « savons-nous concevoir une puce de génération 5nm ? » La réponse est oui. Le point souverain est « savons-nous la fabriquer industriellement, en volume, avec nos propres dépendances maîtrisées ? » La réponse est non. C’est précisément là que se joue la Réversibilité Souveraine.

Bréchet a rapporté la réponse qu’un fonctionnaire de ministère lui avait faite quand il expliquait l’importance stratégique des réacteurs à neutrons rapides pour l’indépendance énergétique française. La réponse était : « Mais si on a besoin de cette technologie, monsieur, on l’achètera aux Chinois. » Il a ajouté, sous serment : « C’est ça, la souveraineté nationale dont j’entendais parler dans les ministères. »

Remplace neutrons rapides par Substrat numérique. La phrase ne change pas.

Je ferme la parenthèse technique.

Ce que le communiqué documente

Le communiqué du 17 juin documente une Souveraineté par Adossement. La France exerce sa souveraineté numérique en s’appuyant sur la capacité d’un partenaire mieux positionné qu’elle dans le Substrat. Cette parole souveraine est réelle. Elle est aussi conditionnée par la solidité de l’adossement et par l’Asymétrie de Refus qui en résulte.

La France signe un texte commun sur la souveraineté numérique européenne sans démontrer sa propre Réversibilité Souveraine dans la chaîne de fabrication des processeurs haute performance. Ce choix est cohérent avec la logique de la Souveraineté par Adossement : on s’appuie sur la capacité de l’autre en échange de la solidarité de façade.

Ce n’est pas un jugement sur les individus. Les ingénieurs français sont brillants. Les chercheurs français publient dans les meilleures revues mondiales. La France a la connaissance et la science. Ce qu’elle n’a pas, c’est la fabrication dans le Substrat de l’économie qui vient, celle de l’IA et des modèles de frontières.

La France a construit sa souveraineté sur le siècle du nucléaire. Elle n’a pas encore commencé à construire sa souveraineté sur le siècle du silicium. Ce sont deux Substrats différents. La maîtrise du premier ne transfère pas sur le second. C’est une erreur de catégorie que le communiqué du 17 juin perpétue sans la nommer.

C’est là que Bréchet devient indispensable. Il a nommé le phénomène dans le nucléaire : le passage « d’un État stratège à un État bavard ». Dans le numérique, la transition est achevée depuis longtemps. Le communiqué du 17 juin en est la preuve documentée. Six dimensions de souveraineté, une taskforce d’experts, un forum bilatéral relancé, un catalogue de solutions annoncé. Pas une décision. Pas un engagement chiffré. Pas un calendrier opposable. Pas une démonstration publique de Réversibilité Souveraine dans la chaîne de fabrication des processeurs haute performance. De la parole organisée pour occuper le terrain sans modifier le Substrat.

Une stratégie publique de souveraineté dans le Substrat rendrait visibles des éléments précis : les dépendances nommées, les verrous technologiques priorisés, les objectifs industriels explicites, les budgets opposables, les calendriers, les responsabilités identifiées, les indicateurs de réduction des risques de Restriction d’Approvisionnement. Le communiqué du 17 juin ne contient aucun de ces éléments pour la France. Dans les documents visibles, la bataille du Substrat n’apparaît pas comme une bataille instruite, chiffrée et opposable.

Ce dispositif a un nom : la Gestion Narrative du Décrochage. Il permet à ceux qui administrent le déclassement numérique de continuer à occuper le terrain institutionnel sans rendre visible l’écart entre la parole souveraine et la capacité industrielle réelle. Pendant que les autres fabriquaient, la France commentait, régulait, rapportait, et nommait des groupes de travail. Le résultat est aujourd’hui dans le Substrat. Il ne ment pas.

Bréchet a décrit comment fonctionne la machine : « Quand vous n’instruisez pas correctement les dossiers, vous n’avez sûrement pas envie que des dossiers correctement instruits par des gens qui connaissent le sujet arrivent sous les yeux de ceux qui vous considèrent comme conseillers. » La structure se vide de son contenu pour que personne n’ait à regarder la réalité en face.

La dissimulation n’est pas organisée par des individus malveillants. Elle émerge d’un système qui sature le champ de la parole légitime et qui ignore celui qui nomme la réalité. Nommer l’Asymétrie de Refus exige d’avouer une position de faiblesse relative, d’assumer ce qui n’a pas été construit, et de compromettre une position, un poste, une prochaine échéance électorale. Le système récompense celui qui maintient les apparences. Il n’a pas besoin d’organiser la censure. Le coût de la vérité étant plus élevé que le coût du silence, le silence s’installe.

Les acteurs institutionnels participent à cette dynamique. Les commentateurs tech français y participent aussi, pour la grande majorité, et je les écoute assez pour le dire avec précision : non par complicité, mais par manque réel de profondeur dans les connaissances de l’industrie du Substrat. La complexité technique de la chaîne de fabrication des processeurs haute performance n’est pas accessible depuis la surface du numérique. Et parce que l’économie de l’attention récompense le clic avant la vérité, la vérité complexe perd systématiquement face au récit confortable. McLuhan l’avait compris avant tout le monde : le médium dominant n’a pas besoin de censurer. Il lui suffit de saturer. La surface dit : SAP/Mistral c’est la martingale de la souveraineté numérique Française. Le Substrat dit Asymétrie de Refus.

Bréchet avait prévenu, à propos du nucléaire : « Renoncer à cette option sans le dire forcerait la décision politique de façon malhonnête. » Dans le Substrat numérique, la trajectoire s’installe par défaut. Elle n’a simplement jamais été annoncée comme telle.

Ce qui différencie un homme politique d’un homme d’État, rappelait Bréchet en citant Benjamin Franklin, c’est la capacité à voir ce dont on aura besoin dans trente ans. La France attend ses hommes d’État.

Ce qui reste à construire

Les MAAMANS (Meta, Amazon, Alphabet, Microsoft, Apple, Nvidia et SpaceX) ne sont pas des ennemis. Mistral n’est pas un sauveur. Ce sont des entreprises privées qui font du business, qui sont très en avance technologiquement, mais leur réflexe primaire sera toujours la performance de leur business. Les fondateurs de Mistral sont d’ailleurs d’anciens ingénieurs de Google et de Meta. Des deux côtés, ils résolvent des problèmes que l’État français n’a pas su régler pour ses propres citoyens.

La diabolisation est une posture commode. Elle dispense de regarder sa propre position en face. Quand un citoyen français utilise Google Maps, il n’abandonne rien de symbolique. Il utilise un service que la République n’a pas construit ni aidé à construire. Les MAAMANS ont comblé des vides immenses que l’État a creusés à force de commissions, de groupes de travail et de rapports.

La France a déjà dit NON ! Elle a refusé le parapluie nucléaire américain. De Gaulle l’a voulu ainsi : une dissuasion souveraine, construite depuis l’intérieur, qui ne dépende d’aucune volonté étrangère en cas de crise existentielle. Cette décision a coûté très cher. Elle a pris vingt ans. Elle a exigé un immense sacrifice industriel et budgétaire que personne ne conteste aujourd’hui. Dans le Substrat numérique, la France décide de vivre sous le parapluie de son partenaire allemand. Elle connaît pourtant le prix.

Un partenaire d’aujourd’hui n’est pas un allié de demain. Trump et le Brexit l’ont rappelé en l’espace de dix ans. L’histoire ne garantit aucun parapluie indéfiniment.

La question fondatrice que nos gouvernants n’ont pas encore posée publiquement est précise : quelles technologies critiques de fabrication des processeurs haute performance la France entend-elle maîtriser pour réduire son Asymétrie de Refus, conserver une Réversibilité Souveraine et une continuité des fonctions essentielles liées au calcul avancé ? Tant que cette question n’est pas posée, chiffrée et rendue opposable, aucun communiqué ne peut être lu comme une preuve d’avancée. C’est le seul critère qui compte. Tout le reste est de la parole.

Un processeur français dans la génération 3nm et au-delà d’ici 2035. La génération de nœud technologique que TSMC et Samsung produisent aujourd’hui en volume, celle qui permet les puces des smartphones haut de gamme, des serveurs d’IA, des systèmes embarqués critiques. C’est un objectif vital.

La course vers le nanomètre bute sur la physique de l’atome. En dessous de la génération dite « 3nm », le processeur n’existe pas encore vraiment. Il est encore à inventer. TSMC et Samsung dominent la génération actuelle, mais personne ne domine la suivante. Les architectures de rupture, les chiplets, le packaging 3D, les voies neuromorphiques et photoniques sont autant de territoires où les positions ne sont pas encore figées. Dans une rupture technologique, celui qui part de zéro a parfois l’avantage sur celui qui défend un héritage industriel à amortir. C’est maintenant que la France peut entrer dans la course, sur un terrain où personne n’a encore pris d’avance décisive. Les partenaires qui accompagneront cette trajectoire sans craindre une France souveraine dans le Substrat prouveront que l’adossement était une étape. Les autres confirmeront que le parapluie a toujours eu un prix exorbitant.

Sans Substrat souverain dans l’économie numérique, la France disparaît définitivement de l’ordre mondial dans la catégorie des puissances qui comptent, économiquement, technologiquement, et en termes de capacité de négociation réelle. Le délai de dix ans est déjà extrêmement serré. Il exige que le pays se concentre sur la fabrication comme il s’est concentré sur l’atome dans les années 1960, avec la même détermination, le même sacrifice conjoncturel, la même clarté sur ce qui est vital. Bréchet l’a dit du nucléaire : « C’est une question de volonté, non simplement de financements. » La phrase vaut mot pour mot pour le Substrat numérique.

En parallèle, le chantier de la Démocratie Cryptographique : reconstruire l’ensemble du système d’information de l’État et des institutions de la nation selon de nouveaux modèles d’architecture logicielle, nativement cyber-sécurisés et hyper-durcis by design, fonctionnellement et techniquement. Une architecture souveraine dès le premier octet. C’est l’unique trajectoire lucide qui ne dépende pas d’un Substrat que nous n’avons pas encore.

Ces dix prochaines années verront apparaître les grands entrepreneurs français qui choisiront de s’investir pour leur pays plutôt que pour les fonds de pension américains. Ils existent. Une génération entière a montré qu’on pouvait construire à grande échelle depuis la France. La génération qui vient devra construire dans le Substrat, avec la même audace, et une ambition de souveraineté que la précédente n’avait pas encore à porter.

J’écris depuis l’intérieur du Substrat. Vingt-cinq ans de transformations tech en entreprise, de l’architecture aux enjeux de gouvernance, de la ligne de code aux traités européens. Depuis ce terrain, le communiqué du 17 juin 2026 documente une Souveraineté par Adossement dans un système marqué par l’Asymétrie de Refus. C’est un état. Et un état peut être modifié, à condition d’être d’abord nommé.

Ce qu’on peut faire maintenant

Est-ce qu’il est encore temps ?

Oui. À condition que la France cesse de produire des communiqués et commence à fabriquer. À condition que ceux qui comprennent le Substrat arrêtent de se taire par conformisme. À condition que la question fondatrice soit posée publiquement, chiffrée, assumée, et tenue sur vingt ans malgré les alternances.

Bréchet l’a dit sous serment : « Notre pays est en train de perdre l’héritage des Lumières. » Il parlait de la disqualification systématique des experts techniques au profit des effets de cour. Dans le numérique, personne n’a même eu à disqualifier les experts du Substrat. Ils n’ont jamais été convoqués.

Le Substrat ne ment pas. La technologie dit la vérité à ceux qui entrent dedans. Entre dedans. Et si tu es dans une position où tu peux nommer la réalité publiquement, nomme-la.

La France a le génie. Il lui reste à décider. Fabriquer ou Abdiquer. Le 17 juin, un communiqué. Le 18, un appel.

Lis la tech avant qu'elle t'enlise.